Le fait politique domine toute société organisée et tend à s’ingérer en toutes activités humaines. Mais les effluves encore exhalés par le dix-neuvième siècle ne sont pas tous politiques. Ainsi en est-il de l’antique thème du voyage dont les réminiscences se renouvellent et se revigorent au fil de la succession des générations.

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage », disait déjà Joachim du Bellay vers la fin de sa courte vie. (1522-1560)

Montaigne (1533-1592) avait toujours « le cul sur la selle » car « Il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’aultrui.

 

Durant les deux siècles suivants le rayonnement culturel de notre pays était tel que notre très sérieux Descartes est allé mourir de froid en Suède pour y édifier la reine et notre facétieux Voltaire a eu quelques déboires en allant travailler pour le roi de Prusse.

Mais la nécessité et les plaisirs du voyage ont pris un essor tout particulier au dix-neuvième siècle. Napoléon a « promené », bien des Français, savants ou traîneurs de sabre, en Égypte, au Moyen-Orient et dans l’Europe entière. Tous ont vu, les survivants se sont souvenu, ont raconté, ont ressassé.

Souvenirs, regrets, désenchantements et virus de l’exploration ont gagné l’intelligentsia et les artistes. Tous voulaient voir, chercher l’inspiration, décrire leurs découvertes. En fait, chacun était plutôt en recherche de soi. Nul n’y échappait. Toute destination réelle ou rêvée devenait convenable.

Comme en témoignent les peintures d’Eugène Delacroix (1798-1863) sur le Maroc, les artistes prirent le départ avant même que la République succédât à la Royauté pour civiliser le monde par la colonisation. Ils furent suivis dans l’engouement du voyage par tout ce que notre riche littérature a pu compter « d’écrivains voyageurs ».

Nous ne pourrons les citer tous.

Commençons par Stendhal (1783-1842), inconnu en son temps. Ce fut plutôt un voyageur devenu écrivain. Chargé de la logistique des armées napoléoniennes il a laissé des traces de son passage un peu partout en Europe.

Lamartine (1790-1869) passionna la France par le récit de son voyage en Orient en famille !
Victor Hugo (1802-1885) alla en Espagne pour nous donner son Ruy Blas qui montre de quel bois sont faits les premiers ministres.

Flaubert (1821-1880) visita la Tunisie pour écrire Salammbô et décrire « un Orient à l’exotisme sensuel et violent ».

Baudelaire (1821-1867) suscita les désirs par son Invitation au voyage :

« Mon enfant ma sœur Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble !…»

Le tout jeune et brillant Arthur Rimbaud (1854-1891) alla commercer en Mer Rouge pour oublier ce prince des poètes qui l’avait un peu trop fourvoyé dans les amours dangereuses, les paradis artificiels…et le tir au pistolet.

Citons enfin notre maître à rêver, Jules Verne (1828-1905), qui fit voyager en tant de lieux, à bas coût et en haute technologie, tant de générations d’enfants… de tous âges.

L’engouement des intellectuels pour les voyages a bien vite gagné la bourgeoisie. Quiconque en avait les moyens se faisait un honneur et un plaisir de visiter tous les « berceaux » des civilisations, les pays les plus exotiques, les plus chargés d’histoire, les plus lointains, les plus voisins. Il faut « voir Naples et mourir ! » (Stendhal ? Dumas ? Erreur de traduction ?) La formule est belle mais chacun préfère éviter son extrémité.

C’est ainsi que se développèrent le tourisme élitique, les hôtels de luxe, l’Orient-Express, les paquebots…

Tous ces grands mythes nourrissent le tourisme de masse d’aujourd’hui.

Les avions géants chers aux Toulousains, les grandes villes flottantes que se plaisent à construire les Nazairiens, les longues chaînes de production, les grandes chaînes d’hôtels, les stations exotiques en sont les sous-produits et autant de sources d’emploi.

C’est ainsi que l’emploi est atteint par la contagion et emporté par la frénésie du voyage !

Pierre Auguste
Le 5 juillet 2017